Chronique d’un saïgonnais moderne


Rencontre avec Chu, 26 ans, sur un bout de trottoir des rues d’Ho Chi Minh Ville, la capitale bouillonnante du Sud du Vietnam. Voici un court récit de notre échange avec ce vendeur freelance au large sourire.

À LA POURSUITE D’UN INCONNU


Quand on glisse quelques mots à l’un des employés de notre auberge de jeunesse au sujet de notre recherche de motos vietnamiennes, nous ne soupçonnons pas ce que l’on vient de déclencher.
En moins d’une minute, elle appelle quelqu’un en nous faisant signe d’attendre.
En cinq minutes top chrono, un papy souriant débarque à notre hôtel.
Il ne parle pas anglais mais, trente secondes après, il nous passe quelqu’un au téléphone pour savoir quels véhicules nous recherchons.
On explique rapidement “Honda WIN, manual, 110 or 120”, puis la minute suivante il nous emporte tous les deux sur un scooter jusqu’à une grande place de Saïgon.
En moins de trente minutes, les motos pour notre voyage au Vietnam sont achetées.

Soyons honnête, quand on a grimpé, amusés et (un peu) perplexes, sur le scooter d’on ne sait pas qui, pour aller on ne sait pas où, on s’attendait à découvrir un vieux roublard dans un bouiboui délabré. On ne s’imaginait certainement pas déclencher, en demandant un simple conseil pour acheter des motos, une réaction en chaîne si fulgurante et si efficace qu’elle en ferait pâlir de jalousie les meilleurs mécanos des circuits de formule 1…
Finalement on s’est retrouvés face à un jeune homme dynamique, grand sourire, coupe de cheveux tendance et maîtrisant parfaitement l’anglais.

Il s’appelle Chu, vietnamien et saïgonnais d’adoption, il a 26 ans et a lancé son business de motos il y a moins d’un an de ça.
Le courant passe entre nous et, en plus de lui acheter deux Honda Win pour un prix (légèrement trop) élevé, on discute ensemble un long moment. Sur ce coin de trottoir, habité par les rats et les deux-roues, il nous dévoile généreusement des pans de sa vie et nous éclaire sur le Vietnam d’aujoud’hui.


UNE HISTOIRE TYPIQUEMENT VIETNAMIENNE


Chu est né à Can Tho, la grande ville du delta du Mékong, tout au Sud du Vietnam. Comme beaucoup de jeunes de son âge il est venu à Saïgon pour le travail.
Après avoir fini le lycée, il travaille quelques temps dans un hôtel de sa ville natale. Le salaire est de 6 millions de dong par mois, à raison de 8 heures par jour, six jours par semaine. En euros, cela donne un salaire mensuel d’environ 240€. Après s’être formé aux métiers de l’hôtellerie, il décide de partir pour Ho Chi Minh Ville. Depuis plusieurs années, elle est la grande capitale économique du pays. Vous la trouverez aussi sous le nom de Saïgon : l’ancien nom est particulièrement connu des français puisque la ville servait de chef-lieu pour l’administration française à l’époque coloniale.
Ne vous laissez pas embrouiller par l’emploi simultané des deux noms. Nous n’avons pas pu trancher entre l’un ou l’autre, bien que beaucoup de vietnamiens lui préfèrent le nom de “Saïgon”.
La mégalopole draîne depuis plusieurs années de nombreux jeunes des régions alentours, attirés par une promesse de salaire plus élevé.

Une fois la grande ville apprivoisée, Chu trouve rapidement un poste dans un hôtel de la ville, pour lequel il va travailler 4 ans pour un salaire de 10 millions par mois (un peu moins de 400€). Un revenu largement supérieur à ce qu’il gagnait avant et lui permettant d’aider ses parents vivants à Can Tho, anciens agriculteurs, peinants parfois à joindre les deux bouts. Il a trois autres soeurs, dont la plus âgée vit aux Etats-Unis où elle a étudié et travaille aujourd’hui. La benjamine est encore au lycée à Can Tho alors que la cadette vit dans le Nord, à Hanoï.


ÊTRE JEUNE À SAÏGON AUJOURD’HUI


Chu semble être, à nos yeux d’occidentaux découvrant peu à peu le pays, un parfait d’exemple du jeune vietnamien d’aujourd’hui. Avec entrain, il nous raconte comment les jeunes saïgonnais vivent. Ils aiment faire la fête, sortir avec leurs amis et boire des coups (composés majoritairement de café et de saigon bia, la bière locale).
Certains de ses amis sont allés à l’université pour s’assurer un emploi plus stable et un salaire plus élevé. Ils travaillent souvent en même temps pour financer leurs études. On en croise beaucoup dans les nombreuses auberges de jeunesse qui fleurissent partout dans la ville. Mais la majorité a, comme lui, directement cherché un travail à la fin du lycée.

Chu nous explique comment il s’est lassé de l’hôtellerie. Trop répétitif, pas assez bien payé et aucune reconnaissance. Des mots qui font échos à des situations habituelles chez nous aussi…
Après quatre ans, il cherche un nouvel emploi et, attiré par le voyage et les deux-roues, il atterrit dans un magasin de motos. À comprendre ici : un magasin avec beaucoup de scooters et quelques motos.

Ce jeune vietnamien est malin. Il sent que le secteur a du potentiel : la ville continue de s’étendre et d’accueillir toujours plus d’habitants et de scooters. Elle compte aujourd’hui entre 10 et 11 millions d’habitants pour 9 millions de scooters : un géant sur deux-roues !
Grâce à son expérience personnelle, il sait aussi que beaucoup de personnes découvrent le pays en deux-roues, presque autant de vietnamiens que de touristes occidentaux.


LE PARI FOU DE DEVENIR FREELANCE


Alors, très vite après s’être fait embaucher dans le magasin de motos, une idée germe dans son esprit : vendre des motos par lui-même.
Pour Chu, l’avantage de ce type de bussines, est de pouvoir acheter et revendre des deux-roues très facilement. Là où cela prend plusieurs heures et beaucoup de paperasse en France, il nous a fallu cinq minutes pour acheter des motos au Vietnam. Il ne s’encombre donc pas de questions administratives compliquées pour se concentrer sur la partie commerciale.

C’est également le choix de la simplicité administrative qui a décidé ce jeune homme ambitieux à préférer un petit parking pour deux-roues dans un coin de Saïgon à une boutique classique. Louer un local impliquait des frais mensuels importants ainsi que de se soumettre à la législation vietnamienne. En vendant hors d’une boutique, il esquive les taxes habituellement appliquées sur les activités commerciales déclarées en boutique. Chu souhaite aussi éviter le contrôle de son entreprise par les autorités, pouvant demander des frais exhubérants si cela leur chante -le Vietnam est un pays à communiste à parti unique : ce qu’on appellerait chez nous une dictature…
Le jeune entrepreneur (pour reprendre ce terme à la mode en France) nous laisse sous entendre que les autorités ne régulent que très peu ce type de commerce informel dans la rue.


L’élément principal ayant décidé Chu à se lancer est quelque chose que nous connaissons bien : Internet. Après presque un an d’activité, il vend effectivement majoritairement grâce à Facebook où il poste des annonces sur les groupes spécialisés et le fameux “marketplace” -un équivalent du bon coin.
C’est à ce moment qu’on le réalise vraiment : de la même manière que la révolution numérique et l’arrivée d’Internet dans notre quotidien a définitivement transmuté notre société, la vie des vietnamiens a été profondément changée. Si cette réalité s’applique principalement aux plus jeunes comme Chu, il est compliqué même pour les plus âgés d’ignorer les nouvelles technologies. Ici on les trouve partout également, de Grab – l’équivalent d’Uber et d’Uber eats réunis – aux magasins de téléphones à tous les coins de rues.


L’ATTRAIT DU TRAVAIL EN FAMILLE


Lorsque cette idée de se lancer en freelance le traverse, un problème majeur se pose à lui : il ne s’y connaît pas en mécanique. C’est un peu comme si je voulais ouvrir une pizzeria parce que j’aime ça mais sans savoir en cuisiner. Même si le secteur explose et que mes compétences en gestion sont géniales, mes pizzas seront certainement immangeables.
Mais Chu a un avantage : il est bien entouré et possède une grande famille.
Quand il expose ses plans à ses parents, ceux-ci lui rappellent l’existence de deux oncles éloignés travaillant comme mécaniciens. En quelques coups de fil, la machine est lancée.

Travailler en famille au Vietnam est si répandu qu’il s’agit de la norme pour beaucoup. Lui nous confie que c’est un gage de confiance, si ce n’est celui de la qualité du travail.
Les liens plus forts que ceux du simple business garantissent généralement que quelqu’un se défile ou ne vole de l’argent puisque tout est partagé équitablement. Commettre ce type d’impair reviendrait également à entrer en de mauvais termes avec toute la famille étendue, chose à éviter puisqu’il s’agit d’un élément essentiel de la vie des vietnamiens.
Chu s’est donc associé avec ses deux oncles approchant tous deux de la soixantaine. Ils ont tous les trois investit la même somme pour acheter les premières motos et divisent par trois les bénéfices de chaque mois. Une partie est reversée à certains membres de leur famille dans le besoin, selon les traditions dans le pays.

Leur association marche bien. Lui maîtrise les réseaux sociaux, le web et le contact avec les autres. Il parle parfaitement anglais, aime voyager et comprend cette génération ultra connectée et communiquant sur whatsapp. Ses oncles, eux, connaissent la mécanique, le bruit des moteurs et les astuces pour faire rouler une moto sans transmission.
Ils forment une bonne équipe et avancent vers un objectif commun. Bien sûr, lui est jeune, et peut-être que dans quelques années, ses deux oncles seront trop fatigués pour assumer le travail. Ou bien, et cela on lui souhaite, peut-être que son affaire marchera si bien que Chu devra embaucher d’autres mécanos. Pour l’instant, ses affaires marchent très bien et l’augmentation du tourisme, parfois destructeur, y joue beaucoup, tout comme la modification du train de vie des saïgonnais.

En attendant, on leur dit au revoir, sur ce bout de trottoir de Saïgon, le sourire aux lèvres et déjà concentrés sur une autre vente. En s’éloignant sur nos nouvelles motos (loin d’être neuves en revanche), on s’amuse du fait qu’à l’autre bout du monde on trouve toujours quelqu’un qui nous ressemble malgré nos nombreuses différences.

On le remercie encore pour ce qu’il a partagé avec nous et sa joie de vivre. Il fait partie de de ces rencontres inattendue qui font la saveur du voyage !

4 thoughts on “Chronique d’un saïgonnais moderne”

  1. Merci pour ce partage et pour cette vision décentrée du Vietnam d’aujourd’hui, loin des images traditionnelles !

  2. Merci beaucoup d’avoir partager cette rencontre.
    Vous m’avez donner envie d’aller me promener quelques temps à Saigon et faire connaissance avec ces jeunes entrepreneurs !

  3. Merci wahoo j ai kiffe vous lire te lire Julie ,au travers de ce récit j étais avec vous 😉dans vos yeux j ai kiffe l histoire de Chu , très intéressant tout simplement, et très bien écrit bravo Julie 😉 j ai hâte encore de nouvelles rencontre …

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